Le sommeil du Condor

Posted by Mahina on 06/05/2007
 Le sommeil du Condor  

 

Par delà l’escalier des raides Cordillères,
Par delà les brouillards hantés des aigles noirs,
Plus haut que les sommets creusés en entonnoirs
Où bout le flux sanglant des laves familières,

 
L’envergure pendante et rouge par endroits,
Le vaste Oiseau, tout plein d’une morne indolence,
Regarde l’Amérique et l’espace en silence,
Et le sombre soleil qui meurt dans ses yeux froids.

 
Du continent muet, elle s’est emparée :
Des sables aux coteaux, des gorges aux versants,
De cime en cime, elle enfle en tourbillons croissants,
Le lourd débordement de sa haute marée.

 
Lui, comme un spectre, seul au front du pic altier,
Baigné d’une lueur qui saigne sur la neige
Il attend cette mer sinistre qui l’assiège :
Elle arrive, elle déferle et le couvre en entier.

 
Dans l’abîme sans fond la Croix Australe allume
Sur les côtes du ciel son phare constellé.
Il râle de plaisir, il agite sa plume,
Il érige son cou musculeux et pelé,

 
Il s’enlève en fouettant l’âpre neige des Andes,
Dans un cri rauque, il monte où n’atteint pas le vent,
Et loin du globe noir, loin de l’astre vivant,
Il dort dans l’air glacé, les ailes toutes grandes.



Leconte de Lisle

  (Poèmes barbares)

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